par Antoine Arjakovsky
France Catholique ¹ 2921 du 12 mars 2004
Le patriarcat de Constantinople vient de procéder à la canonisation
des premiers saints de la diaspora orthodoxe en France. La chaîne d'or
des saints permettra-t-elle un renouveau de la conscience ecclésiale
?
Dans Ut unum sint Jean-Paul II affirme que la sainteté est l'une des
expressions prophétiques du témoignage chrétien de l'unité.
Encore fallait-il que l'Eglise Orthodoxe reconnaisse parmi les siens les authentiques
témoins du Christ. Or depuis 1988 l'Eglise russe a canonisé plus
de saints qu'au cours des dix siècles de son histoire ! Et le patriarche
de Constantinople vient quant à lui de canoniser un petit groupe de
martyrs ayant vécu en France dans l'entre-deux guerres. Parmi eux on
trouve des disciples de Nicolas Berdiaev et du père Serge Bulgakov,
ayant travaillé étroitement avec les milieux protestants (John
Mott), anglicans (bishop Walter Frere), et catholiques (Emmanuel Mounier et
Jacques Maritain). Membres de la Résistance, ayant sauvé de nombreux
juifs pendant la guerre, ils représentent une sainteté orthodoxe
oecuménique et ouverte (avec saint Silouane de l'Athos, saint Nectaire
d'Egine, etc.).
Le saint-synode du patriarcat oecuménique de Constantinople a procédé,
le 16 janvier dernier, à la canonisation de personnalités marquantes
de l'histoire spirituelle de l'émigration russe en France, les pères
Alexis Medvedkov (1867-1934) et Dimitri Klépinine (1904-1944), la mère
Marie (Skobstov) (1891-1945), son fils Georges Skobtsov (1921-1944) et Elie
Fundaminski (1880-1942). Cette canonisation fait suite à la demande
présentée au patriarcat par Mgr Gabriel, archevêque de
Comanes, qui dirige l'archevêché des paroisses de tradition russe
en Europe occidentale. Il s'agit des premiers saints de la ‘diaspora orthodoxe'répandue
partout dans le monde depuis deux siècles. Leur commémoration
liturgique a été fixée par le patriarcat au 20 juillet,
fête du saint prophète Elie selon le calendrier grégorien.
De son côté, l'archevêque Gabriel a inscrit également
leurs noms au calendrier liturgique de l'archevêché au jour du
décès de chacun d'eux.
Dans une lettre du 11 février, publiée par le Service Orthodoxe
de Presse, annonçant la célébration des nouveaux saints à Paris
les 1er et 2 mai prochains, l'archevêque Gabriel a dégagé le
sens spirituel de cette canonisation : "Face aux épreuves de notre
temps, ils nous apportent un message de réconfort et d'espoir, de fidélité absolue à l'Evangile
du Christ : humilité, douceur, abnégation, souci du faible et
de l'opprimé, service du frère, esprit de sacrifice et amour,
car "il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour son Ami
(Jn 15,13) (L'Eglise se construit sur le sang des martyrs et par la prière
des justes. Ces saints seront pour nous un réconfort dans nos épreuves
terrestres, des intercesseurs infatigables auprès du Seigneur notre
Dieu, en vue de notre salut, et des guides sur la voie du Royaume céleste".
Le père Alexis Medvedkov, arrivé en France en 1930, fut nommé recteur
de la petite communauté d'Ugine en Savoie par Mgr Euloge. Il y accomplit
son ministère pastoral avec abnégation, dans des conditions matérielles
précaires et l'indifférence de la part de bien des membres de
la paroisse, avant d'être emporté par un cancer. Tous les témoignages à son
sujet s'accordent à dresser le portrait d'un homme de prière
et d'une grande humilité. En 1956, lors d'une exhumation à l'occasion
d'un réaménagement du cimetière d'Ugine, son corps est
découvert intact, de même que les vêtements liturgiques
dans lesquels il était enveloppé. L'année suivante, ses
restes étaient déposés dans la crypte de l'église
de la Dormition, au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois.
Les quatre autres saints faisaient partie de l'Action orthodoxe, mouvement
créé à l'automne 1935 à Paris par mère Marie
Skobtsova (présidente) avec la bénédiction de Mgr Euloge.
Mère Marie était une poétesse et artiste de l'Age d'argent,
amie de Alexandre Blok, mariée puis séparée de son mari,
première femme à être élue maire d'une ville russe
en 1917. Dans l'émigration, elle devint ‘moniale dans le monde'en 1932.
Pour créér l'Action Orthodoxe, elle obtint le soutien du philosophe
N. Berdiaev, le directeur de la revue Put'(il trouva le nom de l'association),
du père S. Bulgakov doyen de l'Institut saint Serge, du critique littéraire
K. Motchoulski (vice président), de F. Pjanov (secrétaire), et
de la jeune génération : G. Kazatchkine, T. Bajmakova, l'assistante
de N. Berdiaev et l'auteur de la bibliographie des oeuvres du philosophe, S.
Jaba, membres de la revue Novig Grad de G. Fedotov, le fondateur de l'hagiologie
orthodoxe, ou du Krug créé par I. Fundaminskij. Le mouvement
installé dans l'immeuble du 77 rue de Lourmel accueillait chaque jour
des centaines de personnes en situation de détresse physique et morale
et leur apportait réconfort, soins médicaux et repas chauds.
Dans le même foyer se pressaient les étudiants de l'Académie
de philosophie religieuse et les congrès de la Ligue de la culture orthodoxe.
Dans son manifeste l'Action orthodoxe proposait une nouvelle conception de
l'engagement intellectuel. Celui-ci devait se faire non au service d'une grande
cause ou d'un énorme Etat. Il devait être modeste, concret et
paradigmatique.
Le père Dimitri Klépinine, apparenté à la poétesse
Zinaida Hippius, diplômé de l'Institut Saint-Serge, marié à T.
Bajmakova et père de deux enfants, Hélène et Paul, fut
chargé, à partir de 1939, de la paroisse dédiée à la
Protection-de-la-Mère-de- Dieu, qui avait été ouverte
auprès du foyer. Durant l'occupation allemande, de nombreux juifs persécutés
y furent accueillis et cachés. En 1942, lors de la rafle du Vélodrome
d'hiver, mère Marie réussit à pénétrer à l'intérieur
de l'édifice et à sauver la vie de quelques enfants. Le 8 février
1943, une perquisition eut lieu dans les locaux de la rue de Lourmel. En l'absence
des dirigeants de l'association, le fils de mère Marie, Georges, âgé d'une
vingtaine d'années, fut emmené en otage par la Gestapo. Le 9
février, soit un an jour pour jour avant sa mort, le père Dimitri
célébrait une dernière liturgie eucharistique dans la
chapelle du foyer, avant de se rendre à la convocation de la Gestapo.
Le lendemain, mère Marie, venue obtenir la libération de son
fils était elle aussi arrêtée. Tous trois furent internés,
d'abord au fort de Romainville, puis au camp de Compiègne, avant d'être
déportés en Allemagne. Au camp de Dora le père Dimitri,
refusa le signe qui le désignait comme français, mais voulut
porter la marque des Soviétiques, les plus maltraités. Il mourut,
le 9 février 1944, tout comme Georges Skobtsov. Elie Fundaminski, un
intellectuel russe d'origine juive, venu peu à peu à la foi chrétienne,
avait été quant à lui arrêté par les nazis
dès 1941. Il reçut le baptême alors qu'il était
interné au camp de Compiègne, avant d'être déporté à Auschwitz
où il devait périr le 19 novembre 1942. Mère Marie fut
gazée à Ravensbrück, le 31 mars 1945, le jour de Pâques.
Très vite après leur mort se multiplièrent les signes
de leur vénération dans le monde à travers de nombreuses
publications et films, commémorations et appels oecuméniques
en faveur de leur canonisation. En Occident, le père Serge Hackel, Stratton
Smith, Heinrich Boll, Geneviève Anthonioz-de Gaulle, Olivier Clément,
Hélène Klépinine, le père Boris Bobrinskoy, Nikita
Struve firent connaître la spiritualité ouverte de l'Action Orthodoxe.
En 1985 l'Etat d'Israël accorda à Yad Vashem le titre de Justes
parmi les nations au père Dimitri et à la mère Marie.
La même année en URSS mère Marie fut réhabilitée
puis un film fut réalisé sur elle. Mais son action y était
présentée comme idéologique plus qu'ecclésiale.
En revanche les métropolites Antoine Blum et Cyrille de Smolensk insistèrent
sur le caractère à la fois traditionnel et moderne de la piété du
groupe de l'Action Orthodoxe. Et le père Alexandre Men'parla de la sainteté de
mère Marie et du père Dimitri lors d'une conférence organisée à Moscou
le 2 septembre 1990… une semaine avant son propre martyr.
Le 9 février 2004, de façon providentielle, sans que cela n'ait été prévu
de la part de l'exarque de Constantinople, la famille du père Dimitri
Klépinine a appris la nouvelle de sa canonisation, soit soixante ans,
jour pour jour, après sa naissance au ciel.