The fully illustrated website of the Institute of Church History is available in English or in Ukrainian.
Création : 1992
Directeur : Oleh Turii, Docteur en Histoire
Tél.: (380-322) 76-27-77,
Tél/fax: (380-322) 79-85-96
e-mail: ich@ucu.edu.ua
Vous pouvez consulter le site www.ichistory.org
But :
Faire des recherches sur l’Eglise ukrainienne des catacombes pendant la
période soviétique
Etudier l’histoire moderne des Eglises Orientales dans le monde
La vocation de l'histoire en tant que science est d’interpréter le passé
à la lumière du présent. Elle cherche à découvrir
l’origine ou la genèse des évènements humains, leur évolution
continue et discontinue, leur interdépendance, leur causalité
réciproque et, par-dessus tout, la signification de ce même passé
qui détermine en une grande mesure qui nous sommes aujourd’hui. Pas plus
que la vie, l’histoire ne se range guère dans des catégories commodes.
La fin du 20e siècle et le début du nouveau millénaire
sont commémorés en l’an 2000. Néanmoins l’on peut soutenir
avec raison que ce siècle «moderne»en tant qu’époque historique
– et non chronologique – fut étonnement court : à commencer
par la déclaration de la Première Guerre mondiale en 1914 (signalant
la fin du 19e siècle) et à finir par les années
1989-91. Cette époque fut celle de grandes espérances et réalisations
humaines, de déceptions encore plus grandes, de dislocations, voire de
désespoir; sa conclusion enfin a été marquée par
de nouveaux signes d’espoir. Du point de vue des victimes ukrainiennes des deux
Guerres mondiales, des révolutions, d’une famine artificielle génocidaire,
des purges et des persécutions, ce siècle n’aurait pu être
assez»court». Bien au contraire, le siècle qui a vu mourir dix-sept millions
de gens et un nombre bien plus important souffrir la violence faite aux corps
et aux âmes a été incommensurablement trop long. Son dénouement
surprenant quoi qu’attendu avec ardeur, cette chute dramatique et miraculeusement
paisible du totalitarisme en Europe centrale et orientale qui a résonné
dans le monde entier conclut de toute évidence l'évolution idéologique,
politique, et sociale de l’époque post-Renaissance moderne et signale
de diverses manières le début d'un nouvel âge historique.
I. Fondation et vision d’ensemble
Ce retournement radical de la situation internationale a conditionné
la fondation de l'Institut de l’Histoire de l’Eglise (IHE) à Lviv en
août 1992, au premier anniversaire de l'indépendance ukrainienne.
Un nouvel avenir allait se construire. Pour l’auto-compréhension des
Ukrainiens et de leurs Églises, il fallait impérativement faire
l'inventaire du passé, récent comme plus éloigné,
faisant lumière sur la souffrance et la répression mais aussi
les richesses et les podvyhs (exploits spirituels ou réussites)
dont il est porteur. Les traumatismes du vingtième siècle avaient
marqué l'identité de citoyens ukrainiens. Après une période
de persécution forte et systématique de la religion, les Ukrainiens
pouvaient maintenant librement créer des structures ecclésiastiques,
une culture spirituelle, et un vécu social, politique, et intellectuel
inspirés par des valeurs et des principes chrétiens et humanistes.
Cependant, pour y parvenir, il fallait relater l’histoire pour expliquer le
présent, guérir la mémoire, préserver les témoignages
de sacrifice et souffrance pour la postérité et, par-dessus tout,
consigner l’histoire du triomphe de la vérité, quelque fragile
ou circonscrit que ce triomphe puisse être. L’histoire du martyre et du
sacrifice ne pouvait être oubliée, négligée ou mise
de côté, en dépit de l'urgence du moment révolutionnaire.
Sans plus attendre, il fallait l’examiner avec respect et même avec vénération,
mais aussi avec précision et d'un oeil critique. Au vingtième
siècle, le martyre est devenu l’une des composantes définissant
l'identité chrétienne ukrainienne. Il fallait dévoiler
son l’histoire cachée pour rendre signification et clarté aux
évènements passés qui à défaut resteraient
insignifiants ou morbides, ainsi qu’aux perspectives incertaines d’avenir. La
narration du parcours tortueux à travers l’obscurité suivi avec
courage par des millions d’anonymes devait être validé. Autrement,
la société ne pouvait guère s’attendre à ce que
de nouvelles générations consentent des sacrifices pour construire
un nouvel avenir.
Le fait d’initier une réflexion approfondie sur le passé a entraîné
parmi bien d'autres impératifs concrets la renaissance et la construction
de la discipline académique qu’est l’Histoire de l'Eglise. Elle recommencerait
à rassembler les sources, à les analyser objectivement, d'un oeil
critique, et à les interpréter de manière perspicace et
créative pour aider la société à comprendre son
identité et contribuer ainsi au renouvellement de l'esprit humain. L’IHE
a été créé pour mener une rigoureuse enquête
intellectuelle sur un aspect central de l'expérience humaine - la religion
et la vie de l’Eglise - pour que les Ukrainiens contemporains puissent mieux
se comprendre, et de ce fait, vivre et travailler fructueusement sur la base
de cette compréhension accrue. Donc, la mission de l’IHE est de répondre
dans la mesure de ses modestes moyens aux exigences intellectuelles et académiques
nées de la nouvelle liberté et de développer le potentiel
d'une discipline humaniste pour encourager le renouvellement de la personne,
de l’Eglise, de la société et de la nation.
Un tel objectif, articulé sur des bases jetées aussi largement,
ne pouvait être atteint sans se doter de manière tranquille, systématique,
et patiente de bases institutionnelles. Les premiers mois de son existence,
l’IHE a travaillé dans un coin d'une pièce de la maison d'édition Svichado
des moines studites de Lviv. Ensuite, les Studites, qui eux-mêmes reconstruisaient
l'infrastructure de leur monastère, ont généreusement permis
à l’IHE de restaurer et de se servir de deux petites pièces dans
l’ensemble de l’Eglise de St. Michael pour quatre années (1993-1996).
En juillet 1993, l’IHE, dirigé par un comité de sept directeurs
représentent le monde académique et ecclésial, a été
formellement reconnu par les autorités civiles de l’oblast’ (région)
de Lviv en tant qu’institution civile non-gouvernementale à but non-lucratif.
La fête de l’inauguration solennelle a eu lieu le 23 août 1993 lors
du deuxième Congrès Mondial de l'Association Internationale d'Études
ukrainiennes1. Vu le besoin absolu
de revivifier la vie intellectuelle chrétienne, le Cardinal Myroslav
Ivan Lubachivsky a donné l’impulsion pour refonder l’Académie
théologique de Lviv (ATL) en septembre 1992; elle a été
rouverte en septembre 1994. Pendant les deux années de travail préparatoire,
l’IHE a servi de base administrative à la Commission pour la Renaissance
de l’ATL2. Après son inauguration,
l’IHE est devenu une subdivision structurelle de l’ATL tout en maintenant son
autonomie et son comité directeur. En tant que tel il a servi de modèle
pour d’autres instituts d’édition et de recherche spécialisée
à l'Académie, qui sont au nombre de sept aujourd’hui3.
Pour développer l'Institut, il a fallu non seulement entreprendre la
tâche pointilleuse de former des historiens de l’Eglise, mais aussi de
créer le contexte pour cette formation. Il a fallu commencer presque
tout à partir de zéro; rien ne pouvait être considéré
comme acquis. Par exemple, l’IHE a du élaborer un langage pour sa discipline.
Pendant le «siècle» de règne soviétique, il avait
été hors de question d’écrire ou de publier des textes
théologiques, canoniques, ecclésiastiques ou, d'ailleurs, même
historiques transgressant les contraintes idéologiques étroites
de théorie matérialiste marxiste. La terminologie technique professionnelle
dans le domaine de l’histoire de l’Eglise en ukrainien littéraire normatif
présentait de graves lacunes. De jeunes savants à formation historique
travaillant avec des théologiens (qui au point de départ étaient
presque tous originaires de la diaspora) cherchaient à tâtons pour
développer un lexique ukrainien de base pour les termes ecclésiastiques
et pour les catégories et concepts générés par l’historiographie
internationale depuis ces dernières décennies. La responsabilité
de coordination pour la compilation d’un dictionnaire de terminologie religieuse
en ukrainien a été assumée par l'Institut pour la Terminologie
théologique et la traduction créé à l’ATL en 19964.
Néanmoins, dans son travail de traduction et d’édition, l’IHE
doit continuellement résoudre divers défis terminologiques.
Former l’équipe de recherche n'était pas facile. Il s’est hélas
avéré que beaucoup de chercheurs âgés de plus de
trente ans ayant travaillé à l’époque soviétique
dans le système académique marxiste et patriotique ne savaient
pas s’adapter aux exigences de la recherche académique normale. Pareille
adaptation exigeait un réexamen complet des a priori de l'idéologie
soviétique, une ouverture à la méthodologie historiographique
courante telle qu’elle se pratique dans la recherche historique internationale
contemporaine, et, par conséquent, la connaissance d'au moins une des
langues européennes occidentales utilisées par le discours académique
international. Après l’implosion de l'URSS, les rangs des spécialistes
des études religieuses ou de l’histoire de l’Eglise se sont instantanément
remplis de ceux qui auparavant avaient fait carrière dans la propagation
de «l'athéisme» scientifique. Cela aurait été manquer de
réalisme que de s'attendre à ce que ceux qui s’étaient
sciemment appliqués à nier l'expérience religieuse puissent
soudain se transformer en interprètes responsables et gardiens de son
héritage. Il a fallu la majeure partie d'une décennie aux premiers
jeunes historiens aspirants de l’Eglise pour accéder à ce domaine
en étudiant le sujet, en surmontant les réflexes conditionnés
ou en étendant les perspectives intellectuelles de leur formation, reçue
à l’époque soviétique. L’absence complète de recueils
de textes-source, de monographies, et de périodiques sur l’histoire de
l’Eglise parus après 1939 n’était pas le moindre des obstacles
pour maîtriser la discipline. Pour répondre à ce défi,
l’IHE a commencé à rassembler un fonds spécialisé
comme partie intégrante de la bibliothèque de l’ATL. Il compte
actuellement quelque 10,000 volumes, y compris 5,000 volumes dans le domaine
des études byzantines provenant de la bibliothèque personnelle
du distingué byzantiniste allemand, Hans Georg Beck5.
Pour les pionniers qui ont pris le risque d’intégrer l’équipe
de l’IHE et travailler à l’encontre de multiples contraintes, les premières
années ont été caractérisées par l’enthousiasme,
le sacrifice et l’aventure. En mai 1993, par exemple, un mois après la
fin de la rénovation des pièces au monastère studite, un
transformateur défectueux a causé un incendie qui a presque détruit
les archives naissantes de l'Institut. Il a fallu recommencer les travaux. Après
le déménagement de l’IHE dans le bâtiment nouvellement acquis
de l’ATL fin 1996, le chauffage défectueux a maintenu la température
intérieure bien en dessous de 0° quasiment tout l'hiver. En septembre
1997, quelques jours après la célébration du cinquième
anniversaire de l’IHE, cinq des six ordinateurs de l'Institut ainsi que d’autres
appareils ont été volés. Puisqu’il existe encore bon nombre
de personnes en Ukraine qui préférerait que la persécution
de religion ne soit pas documentée, la question concernant la motivation
politique éventuelle des vols a été évoquée.
La tâche coûteuse d'assembler une nouvelle base technique a pris
deux années. Même sans ces contretemps matériels majeurs,
depuis le commencement l’IHE a toujours vécu dans la précarité
financière. Etant donné la crise économique en Ukraine,
l’on ne saurait compter sur une stabilité financière dans l’avenir
immédiat. L’IHE survit financièrement grâce à un
volontariat considérable et à cause des salaires très bas
de l’Ukraine post-soviétique. (Un salaire à plein temps commence
à 30 USD par mois.) La survie de l'Institut et de son personnel dévoué
n'aurait pas été possible sans un sens fort d’un engagement commun,
une vie spirituelle partagée, et beaucoup de bonne humeur6.
Aujourd'hui les 12 historiens à plein temps et 20 historiens à
mi-temps et les membres du personnel ont pris l’initiative de divers projets
de recherche et d’édition. Ces projets introduisent des méthodologies
novatrices et des technologies avancées dans l'étude de questions
urgentes, nouvelles et traditionnelles, de l’histoire ecclésiastique
ukrainienne et est- européenne couvrant l’ensemble du deuxième
millénaire.
II. Les projets
A. L’histoire orale de l’Eglise clandestine
Pour l'historien, la fin d'une époque crée de nouvelles ouvertures,
en le mettant devant la tâche d'avoir à interpréter une
tranche du passé. Parmi le grand nombre de sujets de l'époque
soviétique qui suscite l'intérêt du savant se trouve l’histoire
de l’Eglise ukrainienne gréco-catholique (EGCU). De 1946 à 1989
l’EGCU a été obligée de se cacher et de vivre finalement
une existence totalement clandestine à bien d'égards sans précédent
dans l’histoire religieuse. Dans le cadre d’une société totalitaire
moderne qui contrôlait de manière concertée et systématique
toutes les manifestations de l'expression religieuse, l’EGCU s’est avéré
capable de conserver sa structure, former deux générations de
leaders religieux, et maintenir la fidélité au moins implicite,
sinon toujours explicite, de couches considérables de la population.
Depuis 1946, l’EGCU n’était pas seulement la plus nombreuse communauté
ecclésiastique interdite du monde. Elle était la seule institution
sociale ayant une base populaire en Ukraine à s'échapper au contrôle
des autorités soviétiques. A la fin des années 80, l’Eglise
est remontée de la clandestinité avec une vigueur suffisante pour
jouer un rôle majeur dans l’arène religieuse, politique, et culturelle.
En temps voulu, l’histoire de la religion dans les sociétés totalitaires
marxistes sera écrite de la manière traditionnelle, en se basant
sur la documentation écrite conservée dans les archives qui ne
sont toujours que partiellement accessibles de l'appareil de la sécurité
d'Etat. Cependant, le moment présent offre à l'historien une chance
unique et fugitive d'assembler une documentation orale. Les témoignages
oraux ne peuvent pas se substituer à la documentation pour répondre
à certaines questions, mais ils sont irremplaçables pour l’analyse
de la mentalité, de l’organisation institutionnelle et des modèles
communautés au quotidien, lesquels ont sciemment évité
de créer et conserver des registres écrits, potentiellement incriminant.
A présent il est encore possible de reconstruire l'existence clandestine
multidimensionnelle de l’EGCU à travers le témoignage de trois
générations d'hiérarques, de prêtres, de leurs épouses
et leurs enfants, de moines, de religieuses, et de laïques qui ont constitué
ce corps ecclésial fidèle et résistant.
Depuis 1992 l’IHE a initié un projet de recherche et de création
d’archive intitulé «Profils de courage: une histoire orale de la vie
clandestine de l’Eglise gréco-catholique ukrainienne, 1946-1989». Ce
projet se donne pour but la collecte systématique et l’analyse critique
des témoignages oraux sur la vie religieuse catholique ukrainienne dans
la clandestinité. Des interviews sont organisées avec un large
spectre de clergé, de religieux, et de laïques catholiques ukrainiens,
représentant trois générations: la génération
qui est arrivée à âge adulte avant la fin de la Seconde
Guerre mondiale, la génération qui a apporté des expériences
de pratique religieuse libre à l’époque de l’enfance à
l’Eglise clandestine, et la génération dont la rencontre et l’association
avec l’EGCU ont eu lieu pendant la période de la clandestinité.
Il y a eu des études (dont certaines de grande qualité) sur la
politique antireligieuse soviétique qui ont focalisé sur les aspects
politiques et idéologiques, voulant appliquer à l’histoire de
l’EGCU les méthodologies dominantes des sciences politiques. «Profils
de courage» préconise une approche différente qui n'est pas centré
sur le parti, le gouvernement, ou les organes de sécurité soviétiques,
ou sur tout autre facteur ou agent extérieurs exerçant une répression
ou un soutien à l’égard de l’EGCU (par exemple, l’Eglise orthodoxe
russe, le Vatican, ou le mouvement international des droits de l'homme). Tout
en n’évitant pas ces considérations, l'Institut se propose d’étudier
« l’histoire de l’Eglise» per se, au moyen de méthodes et
critères historiques, théologiques, et sociales. Il cherche à
interpréter l'expérience de l’EGCU d'une perspective interne,
ecclésiale, basée sur des sources qui révèlent la
dynamique et les mécanismes inhérents qui ont maintenu la vitalité
de l’Eglise dans la durée en dépit de la répression extérieure.
Ce faisant, l'Institut se donne pour but l’étude des récits biographiques
de personnalités connues et moins connues de l’Eglise clandestine, des
convictions spirituelles qui les ont soutenus, et les moyens de conserver et
transmettre des valeurs chrétiennes dans la famille, la communauté,
et la société ukrainienne en général.
Un sujet primordial d'enquête pour les chercheurs de l'Institut est le
destin d'individus qui ont souffert l’emprisonnement, la torture, et même
la mort pour leur fidélité à Dieu et à l’Eglise.
La nature ultime de leur expérience vécue envisagée au
travers de catégories historiques, théologiques, et psychologiques
est importante au plan intellectuel aussi bien que spirituel. En même
temps, le projet veut présenter une image multidimensionnelle de la clandestinité
gréco-catholique ukrainienne, comprenant non seulement les moments dramatiques
d'opposition consciencieuse et courageuse mais aussi les parcours plus quotidiens.
Au moyen d’une grande attention portée au vécu quotidien de l’Eglise
clandestine, l'étude permet d’ouvrir une fenêtre sur le monde de
la survie spirituelle et organisationnelle face à la persécution,
le harcèlement, et la discrimination. De plus, le projet enregistre des
interviews avec ceux qui ont observé l’Eglise clandestine de l’extérieur,
et, lorsque cela est possible, avec ceux impliqués dans la persécution
de l’Eglise. Bien que l’EGCU constitue le centre de l'activité de l'Institut
à cause de ses particularités comme Église illégale
qui a intégralement survécu dans la clandestinité, les
manifestations de vie religieuse clandestine d'autres Églises ou confessions
sont aussi documentées (e. g., catholique romaine, orthodoxe).
L’approche de l’IHE pour le rassemblement des interviews se base sur l’application
des principes méthodologiques issues de l'historiographie orale contemporaine
en Occident. Sur ces cinquante dernières années, l’interprétation
historique a considérablement étendu ses horizons7.
Elle ne se concentre plus uniquement sur les élites - empereurs, papes
ou généraux - ou sur les événements politiques et
militaires. Des gens du commun avec leurs espoirs essentiellement humains, leurs
peurs et leur manière de vivre aussi bien que les valeurs morales et
culturelles, les mentalités, et les conditions sociales et économiques
de leur monde ont pris une place centrale sur la scène de l’histoire.
Dans la vie de l’Eglise, cette perspective a été puissamment articulée
dans les termes théologiques au Concile Vatican II avec son accent ecclésiologique
sur le «peuple de Dieu». Pour les historiens, cette nouvelle approche a nécessité
une attention aux sources précédemment négligées
telles les récits oraux, la culture matérielle, l’iconographie
visuelle, et les statistiques. Ces sources demandent l’application de principes
herméneutiques appropriés. Donc, évaluer le témoignage
sur la vie religieuse des catacombes à la période soviétique
exige un recours judicieux à la littérature annexe des sciences
humaines (psychologie, sociologie), surtout puisque les événements
dramatiques depuis 1989 ont fait naître des jugements populaires catégoriques
sur le passé. Se basant sur l'expérience d'historiens de l’oralité
et en consultation avec des spécialistes de la politique religieuse soviétique,
l'Institut a préparé une série de questionnaires complets
sur les circonstances de vie des hiérarques, prêtres, religieux,
et laïques, prenant en considération le changement diachronique
dans ces circonstances sur la période de 1946 à 1989. Pour mieux
réfléchir aux questions méthodologiques, l’IHE a sponsorisé
une conférence internationale sur les méthodes de l’histoire orale
avec la participation de 64 savants de 17 pays en septembre 19948.
L'étude méticuleuse du passé récent est nécessaire
pour pouvoir adresser les problèmes pastoraux du présent. Depuis
1996 l’IHE a été un participant fondateur d’une étude internationale
de la situation pastorale contemporaine des églises catholiques à
la suite de l'expérience totalitaire. Initié par Paul Zulehner,
professeur à l'Université de Vienne et directeur du Pastorales
Forum, le projet de recherche Aufbruch a analysé la vie de l’Eglise
catholique dans dix pays autrefois communistes du point de vue historique, sociologiques
et pastoralo-théologique9.
Le but d'Aufbruch est d’assembler des données fiables pour la hiérarchie,
les théologiens, les ·cuménistes, les pasteurs, et les éducateurs
qui formulent et mettent en pratique le programme pastoral de l’Eglise. Dans
chacun des pays, les monographies concises sont en cours de préparation
sur quinze sujets d'ensemble ce qui rend possible de comparer et de contraster
la vie de l’Eglise dans ces différents pays10.
L’IHE est responsable de la coordination de la recherche et la rédaction
des monographies pour Ukraine. En dehors des monographies sur les pays individuels,
Aufbruch publie l'analyse d'études sociologiques quantitatives conduites
dans chacun des pays et des évaluations générales synthétiques
sociologiques et pastorales pour la totalité de l'Europe centrale et
orientale11. Donc,
l'approche académique rigoureuse de l’IHE devrait diversement contribuer
à la vie de l’Eglise au moment où elle aborde une nouvelle époque.
Bien que l'Institut développe une méthodologie historique plutôt
qu’hagiographique, ses archives seront une source importante dejustificatifs
du martyrologe de l’EGCU et pour la préparation de causes de canonisation.
Après sept années de travail, à présent le bilan
des archives ICH sur l’Eglise clandestine se présente comme suit: 1020
interviews ont été faites sur la base de neuf questionnaires différents,
chacun comportant à peu près 150 questions. Au jour d’aujourd’hui,
978 interviews ont été retranscrites mot à mot conformément
à un manuel d’édition qui assure une intrusion limitée
dans la narration de l'interviewé. Ces 1020 interviews font quelque 30,000
pages de documentation. Chaque interview a un dossier annexe contenant toute
la documentation en sortie papier concernant le contenu et le traitement de
l'interview donné. L’IHE projette de mener un total de 2000 interviews
d’ici l’an 2005. Les archives sonores des interviews consistent en 1678 cassettes
(de 60 ou 90 minutes, quelque 2000 heures d'enregistrements en tout). Chaque
cassette comporte un résumé du contenu général.
Quelques 150 transcriptions sont complètement éditées,
i. e., elles ont été comparées avec l'enregistrement sonore
pour vérifier l’exactitude et pour standardiser et ponctuer d'après
des critères qui respectent la voix de l'interviewé. Les archives
documentaires contiennent quelque 2000 pages de photocopies de documents du
Parti communiste, du KGB, des dossiers du Conseil soviétique pour les
affaires religieuses, aussi bien que beaucoup de documents personnels d'individus
y compris des diplômes d’école et d'ordination, des certificats
d'arrestation, des condamnations à l’emprisonnement et à la déportation,
des mandats de perquisition et de confiscation, des documents de réhabilitation,
etc. L'Institut a rassemblé quelque 2000 photographies ; toutes
ont été copiées et conservées dans des archives
séparées. Deux expositions permanentes de photographies et documents
sont montées sur 15 stands de musée mobiles qui sont apportées
dans les écoles et les paroisses pour des conférences pédagogiques12.
Une collection préliminaire de 145 objets en vue de la création
d’un musée ont été assemblés y compris des calices,
des vêtements liturgiques, des manuscrits et d’autres textes liturgiques,
des photocopies de missels qui ont été utilisées dans l’Eglise
clandestine13.
Sur les deux années dernières, le projet d’histoire orale a atteint
un haut degré de sophistication technologique à travers l'informatisation
de tout le fonds. Deux programmeurs à plein temps sont en train de créer
une base de données qui contiendra le son digitalisé de toutes
les interviews, les transcriptions, et les images scannées de documents
et photographies. Ces dossiers seront tous interconnectés et permettront
une recherche instantanée par les chercheurs de l’IHE et par ceux qui
souhaitent un accès sélectif par l'internet. Il sera possible
de chercher des termes spécifiques, des dates, ou des noms, par exemple,
«Jossyf Slipyi». Le programme lira les textes de toutes les interviews, trouvera
toutes les références à «Jossyf Slipyi», et les copiera
dans un dossier, avec la référence, et quelques lignes de texte
avant et après chaque citation. Ces extraits peuvent être imprimés
ou téléchargés par le client. S’il le souhaite, le client
pourra aussi cliquer sur un des extraits pour entendre la voix réelle
de l'interviewé qui raconte l'épisode qui implique Slipyi. Le
logiciel cherchera aussi dans tous les documents et descriptions de photo pour
trouver Jossyf Slipyi»même, par exemple, dans une photographie du groupe
d'un camp de travaux forcés en Mordovie. Puisque les recherches complexes
pour des termes ou des groupes de personnes fréquemment mentionnés
pourraient exiger beaucoup de temps d'ordinateur, le personnel de programmation
a créé une bibliothèque d'accès rapide d'extraits
textuels correspondant à des mots, noms, événements, et
dates-clé. Les archives de l'Institut seront accessibles à ceux
qui peuvent apporter ces expériences humaines dramatiques à l'attention
du public académique et général: historiens de l’Eglise,
théologiens, savants dans les domaines des sciences humaines, écrivains,
metteurs-en-scène de cinéma et artistes. La base de données
devrait être complètement connectée fin 2001.
B. L’Union de Brest
Un des sujets les plus controversés de l’histoire pré-moderne
des Eglises slaves, comme on peut le constater dans les polémiques interconfessionnelles,
la littérature académique, et le dialogue oecuménique contemporain,
est la question de l'union des Églises orientales avec Rome. En 1596,
par suite d'un ensemble de divers facteurs qui a abouti à l'Union de
Brest, la majorité de la hiérarchie orthodoxe de la Métropolie
kyivienne a désavoué la juridiction du Patriarche de Constantinople
et reconnu la suprématie de l'Évêque de Rome. Un débat
animé orthodoxe/uniate/catholique romain au sujet de l'union a fait rage
au dix-septième siècle, et il ne s’est pas épuisé
lors des siècles suivants. La polémique est redevenue d’actualité
à la fin de la période soviétique lorsque les mesures répressives
contre croyants ont été progressivement supprimées. En
dépit des dénégations sommaires proférées
par les soviétiques et les orthodoxes russes de leur existence, les gréco-catholiques
ukrainiens sont sortis de la clandestinité avec des millions de fidèles
déclarant leur identité catholique orientale et réclamant
l'héritage de leur Église, y compris la propriété
ecclésiastique en Ukraine occidentale. Ce qui pensaient que les «uniates»
avait été supprimés ont été confrontés
à la vibrante vitalité des héritiers de l’Union. Tout au
travers des années 1990, nulle question divisant les catholiques et les
orthodoxes n’a été plus pénible que le soi-disant «problème
de l'Uniatisme» avec l'Union de Brest au centre de l'attention. Tenir compte
du besoin d’une analyse plus nuancée, moins passionnée, non-partisane
de la genèse et des conséquences de l'Union de Brest est devenue
une priorité, plus particulièrement étant donné
le quatrième centenaire de l'union en 1996. Pour préparer l'anniversaire,
l’IHE a organisé et a mis en oeuvre un programme sur deux ans de dix-huit
symposiums d'un jour dans huit villes différentes d'Ukraine (et à
Przemysl en Pologne) ; six volumes d’actes de ces conférences ont
été publiés14.
Pour concentrer l’attention et les ressources sur une période historique
problématique et permettre de la traiter avec quelque distance et plus
de profondeur, les sujets ont été limités au seizième
siècle finissant et aux dix-septième siècle.
Les Beresteis'ki chytannia («Les Lectures de Brest») ont proposé
non seulement la participation des meilleurs spécialistes internationaux15
originaires de quelques douze pays et de diverses origines ecclésiales
ou confessionnelles, mais aussi un nouveau format de conférence conçu
pour stimuler des échanges de vues significatifs et efficaces. La série
de dix-huit symposiums a été divisée en six sessions itinérantes
(1. Genèse de l'union; 2. Eglise, Etat, et société; 3.
Religion et culture; 4. Vie interne de l’Eglise; 5. Mentalité, identité
et théologie; 6. Evaluation ecclésiologique du syndicalisme moderne
précoce), chacune ayant lieu en trois villes: Kyiv, Lviv, et une troisième
ville différente pour chaque session. Les quatre orateurs principaux
de chaque session ont présenté leurs allocutions dans chacun des
trois villes. Cependant, le président de séance et les discutants
officiels (au moins deux pour chaque allocution) étaient différents
dans chaque ville. Puisque presque deux heures ont été consacrées
à chaque allocution, il y avait le temps pour un ample échange
entre le conférencier, les discutants, et les membres du public. Le public
- libre de participer à la discussion après que l'atmosphère
et ton avaient été établis par les spécialistes
– a reçu des réponses aux questions qu’un croyant moderne ou un
historien de l’Eglise amateur pouvait se poser. Les discussions étaient
toujours vives et d’un niveau élevé. Les textes des discussions,
retranscrits et édités, de chacune des trois villes sont publiés
avec l’allocution correspondante16.
Puisque la série de conférences a duré deux ans, et puisqu'elle
a été amplement couverte par la presse, la radio, et la télévision,
les symposiums des Beresteis'ki chytannia et les actes qui ont paru ont
servi à élever le débat émotif et fréquemment
mal renseigné sur l'Union de Brest à un niveau plus constructif17.
Néanmoins, l’état présent de relations interconfessionnelles
et l'usage et l’abus de l’histoire dans la polémique indique qu’il faut
agir davantage en avant pour guérir la mémoire historique. Le
programme d’édition de l’IHE sur le sujet de l'Union de Brest sera complété
par une traduction d'une monographie sur le rapport entre la Métropolie
kyivienne et le Patriarcat de Constantinople et son rôle dans la genèse
de l'Union18.
C. Publications et recueils de textes-source
L'écriture d'une nouvelle histoire de l’Eglise en Ukraine dépendra
tout d’abord de la disponibilité et de l’étude approfondie des
sources. Puisque si peu de données ont survécu pour la période
médiévale jusqu'à et y compris le seizième siècle,
la plupart des sources pour les étapes initiales de l’histoire de l’Eglise
ukrainienne ont été publiées et sont bien connues. Les
découvertes de nouvelles sources majeures pour ces siècles sont
improbables. Les fonds d’archives pour les périodes suivantes, surtout
à partir de la deuxième moitié du dix-septième siècle,
sont riches et prometteurs. Le travail archéographique dans le domaine
de l’histoire ecclésiastique était pour la plupart impossible
durant la majeure partie du vingtième siècle. Transmettre une
interprétation documentée du développement moderne des
Églises informera la compréhension de l’identité religieuse
de l'Ukraine, toujours davantage complexe. Par conséquent, il est important
de stimuler la description et la publication des textes documentaires qui formeront
la base pour l’analyse historiographique. L'entreprise principale concernant
les sources de l'Institut est le fonds on-line sur l’histoire de l’EGCU clandestine
décrite précédemment. Voici quelques autres initiatives
archéographiques que l’IHE souhaiterait pouvoir réaliser:
1. Les relations religieuses et inter-ethniques en Galicie. L’IHE projette
de publier une série de volumes de documents d’archives sur les fluctuations
des relations entre l’Eglise et l’Etat en Ukraine occidentale pendant toute
la période moderne. Le projet cherche à mieux comprendre l'interaction
entre gréco-catholiques, catholiques romains et orthodoxes, et de même
entre Ukrainiens, Polonais, et Russes dans le domaine ecclésiastique.
Un tri préliminaire de textes-source a été fait pour refléter
les périodes autrichienne (1772-1867), austro-hongroise (1867-1918),
polonaise (1920-1939), et soviétique (1939-1991) aussi bien que les années
révolutionnaires et les tentatives manquées d’instauration de
l’indépendance ukrainienne à la fin de première guerre
mondiale (1918-1920). Cette collection inclut des documents inédits d’archives
autrichiennes, polonaises, russes, ukrainiennes, et vaticanes avec quelques
documents qui ont paru (en particulier au dix-neuvième ou au début
du vingtième siècles) dans des publications inaccessibles, des
journaux éphémères, ou la presse. Deux volumes sur la période
soviétique sont prêts à paraître.
2. Conseil suprême ruthène. En coopération avec
d’autres institutions, l’IHE prépare une publication des minutes des
réunions et les registres de correspondance du Conseil suprême
ruthène (Holovna rus'ka rada) (1848-1851) qui a été dirigé
par l'évêque gréco-catholique auxiliaire de L'viv Hryhorii
Iakhymovych (plus tard métropolite de l’Eglise clandestine) et composé
principalement de clergé gréco-catholique. Le CRS était
la première organisation politique ukrainienne. Pendant la révolution
de 1848, il a publié une déclaration de solidarité qui
identifie les Ruthènes galiciens d’Autriche et les Ukrainiens de l'Empire
russe comme un peuple distinct des Russes et des Polonais. Il a aussi parrainé
le tout premier journal de langue ukrainienne à être publié,
Halyts'ka Zoria («L’Étoile galicienne») paraissant à L'viv,
1848-1857. Face à la discrimination religieuse et ethnique, le CRS a
travaillé pour égalité des gréco-catholiques et
les catholiques romains et la dignité de la langue, la culture, et l’identité
ruthènes. Ce volume illustrera le rôle primordial de l’Eglise dans
la défense des libertés d'un peuple libéré.
3. Visitations épiscopales des paroisses au dix-huitième siècle
en Ukraine. L’IHE entreprend la première tentative complète
de description des fonds relatifs aux visites épiscopales gréco-catholiques
dans les archives ukrainiennes, bélarussiennes, polonaises, et russes.
L'Institut souhaite publier des inventaires et des échantillons sélectifs
de cette source importante, presque non-étudiée d'un siècle
qui n'a reçu que peu d’attention de la part des historiens de l’Eglise.
Etant donné le grand nombre de sources disponibles et la piètre
quantité et qualité de publications sur le dix-huitième
siècle, l’on peut dire sans conteste que l'étude de cette période
promet plus de surprises que toute autre dans l’histoire ecclésiastique
ukrainienne. Les visites paroissiales introduiront des approches méthodologiques
qui doivent être mises en oeuvre dans l’histoire de l’Eglise ukrainienne
en fournissant une perspective «de l’intérieur» sur la nature de vie
de l’Eglise catholique orientale moderne des premiers temps en Bélarus'
et en Ukraine de la Rive droite et occidentale. Ce projet stimulera l'étude
de l’histoire de la vie pastorale de l’Eglise dans un siècle qui a fortement
conditionné l'identité ecclésiale gréco-catholique
moderne19.
D. Monographies
Pour stimuler l'étude de l’histoire de l’Eglise et surtout fournir les
tout meilleurs manuels dans les domaines ecclésiastique et culturel aux
professeurs d'université et aux étudiants, l’IHE a entrepris la
traduction de monographies et d’études historiques qui devraient fixer
un haut niveau d’édition pour les publications futures en ukrainien.
Puisqu’il y a peu de publications sur l'origine byzantine du christianisme ukrainien,
deux volumes représentent le travail de deux byzantinistes éminents
du vingtième siècle qui ont donné des travaux de première
importance sur des sujets slaves. Le livre de Francis Dvornik20
cherche à mettre en lumière la relation entre Constantinople et
Rome au moyen âge; celui d’Ihor Sevcenko21exemplifie avec une rare perspicacité le point de vue de Byzance
sur les huit premiers siècles de culture et de vie religieuse ukrainiennes.
Une version ukrainienne du premier volume de l'ouvrage impressionnant de Sophia
Senyk22 qui scrute
la totalité de l’histoire de l’Eglise ukrainienne fournira au lecteur
ukrainien une analyse intelligente et intelligible de la période médiévale
jusqu'au quatorzième siècle. L'étude méticuleusement
documentée de la liquidation soviétique de l’Eglise gréco-catholique
en Ukraine par Bohdan Rostyslav Bociurkiw servira de point de départ
pour tout étudiant de la politique religieuse soviétique et du
passé dramatique de l’EGCU23.
Un volume d'articles choisis du prolifique oecuméniste Ernest Christophe
Suttner offrira un miroir au savant et étudiant ukrainien sur la vision
oecuménique et historique du Christianisme oriental qui prévaut
dans le catholicisme romain post-conciliaire. Tous ces cinq volumes ont été
traduits, mais les textes demandent à être annotés, quelquefois
de manière extensive, à cause des problèmes terminologiques
déjà mentionnés. En plus de ces traductions, l'Institut
prévoit de publier une passionnante biographie de l'évêque
martyrisé de Mukachiv, Teodor Romzha, par Laszlo Puskas. La série
des monographies a commencé à paraître en l'an 2000. Avec
ses publications sur l'Union de Brest allant du quinzième au dix-septième
siècle, l’IHE espère que dans la première décennie
de ses activités, ses éditions de monographies fourniront aux
étudiants universitaires les livres de base pour l'étude des différentes
périodes de l’histoire de l’Eglise ukrainienne.
E. La revue
Encourager l’histoire de l’Eglise comme une discipline académique en
Ukraine exige un forum pour la présentation de la recherche courante
et pour l'échange de commentaires critiques. L'Institut a fait quelques
premiers pas pour satisfaire ce besoin. En 1993, avec l'Institut pour la recherche
historique de l’Université d’État de Lviv, l’IHE a lancé
une revue non - périodique appelé Kovtcheh («L'Arche»).
La première livraison a connu un certain succès, avec plus de
cinq mille copies distribuées et une réédition. Après
une interruption de sept ans, Kovtcheh a été ranimé
par l’IHE dans un nouveau format en tant que périodique annuel. Le journal
aura des sections pour les articles, les publications de textes-source, les
discussions et les critiques. Bien que le contenu réponde en premier
lieu au besoin spécialisé de publications dans le domaine strictement
historique, le journal accueillera quelques sujets courants tel que les relations
oecuméniques et la sociologie de la vie religieuse contemporaine en Ukraine,
aussi bien que l’histoire de culture sacrée (art, musique, littérature).
Les éditeurs espèrent pouvoir offrir un lieu de présentation
aux jeunes chercheurs. L’IHE sollicite également des textes d’auteurs
d'une renommée internationale. Tous les articles seront publiés
en ukrainien mais des textes dans d’autres langues pourraient être soumis
et après acceptation traduits pour publication. La première livraison
du nouveau Kovtcheh a paru en l'an 2000.
F. Le programme pastoral
En faisant des interviews, le personnel de l’IHE a mis à jour les besoins
des membres âgés de l’Eglise clandestine gréco-catholique
aussi bien que leur capacité à partager leur histoire. Cette réalisation
était à la base de la création d'un programme pastoral
fournissant une assistance matérielle modeste aux vétérans
de l’Eglise clandestine aussi bien qu’un soutien moral. Le département
pastoral a organisé un programme de pensions, de visites régulières
et d’événements culturels pour les membres de l’Eglise clandestine
qui sont quelquefois à l’écart du tourbillon mouvant de vie ecclésiastique
contemporaine pendant son énergique reconstruction. Le projet de l’histoire
orale est mu par la conviction implicite que l’appréciation du témoignage
personnel remarquable mène à la croissance spirituelle. En incitant
de jeunes gens, surtout les séminaristes et les étudiants, à
appréhender les histoires personnelles de ces personnes, le projet encourage
une rencontre de générations dans un contexte de foi et de service.
Un exemple des fruits de cette rencontre était une mise en scène
dramatique relatant les biographies de prêtres emprisonnés et leurs
familles, basée sur les archives de l'Institut. Cette pièce de
théâtre a été montrée sur une période
de trois ans par une compagnie de théâtre de l’organisation «La
jeunesse pour le Christ» dans bon nombre de villes et bourgades et a reçu
des critiques enthousiastes. Un exemple différent de l'activité
du département pastoral est son lobbying réussi et sa préparation
à la reconnaissance papale du clergé âgé avec plus
de cinquante années de prêtrise. Beaucoup de ces années
ont été passées dans les prisons, les camps des travaux
forcés, en exil ou à endurer d'autres épreuves à
cause de leur loyauté au Saint Siège. L’octroi de médailles
papales en janvier 1998 était un moment des plus émouvants et
gratifiants pour la communauté entière des anciens des catacombes.
En encourageant un rapport de confiance entre l’IHE et les membres de l’Eglise
clandestine, le programme pastoral a directement facilité la collecte
d’interviews, de photographies, et d’objets pour le futur musée de l’Eglise
clandestine. Les interviewés qui ont un rapport personnel avec l'Institut
sont plus aptes à confier leurs histoires et leurs souvenirs à
l’IHE. En outre, l'intérêt académique pour leur destin passé
et l'attention personnelle ont eu un effet thérapeutique, aidant beaucoup
de vétérans de l'expérience clandestine à vaincre
le ressentiment et l’amertume qui bien souvent constituent le lourd bagage de
ceux qui ont souffert lorsque qu'autres ont suivi la voie du compromis. Donc,
le programme pastoral a contribué à la stabilisation de la vie
de l’Eglise gréco-catholique ukrainienne dans la tumultueuse décennie
post-soviétique.
III. La vision d’avenir
Dans sa réflexion théorique sur la nature et la méthode
de l’histoire, l’IHE a cherché à soulever des questions académiques
suscitées par l'aube d'une nouvelle époque historique. Cependant,
il ne s'est pas borné à la théorie ou aux approches traditionnelles.
Au contraire, dans bon nombre de ses activités - conférences,
publications, informatisation, politique administrative - l'Institut pose une
question pratique de base: est-ce que ceci peut se faire d‘une meilleure façon?
Tout en repoussant le caractère lourd, abrutissant, bureaucratique du
monde académique soviétique officiel, l'Institut ne se contente
pas de suivre le modèle occidental. L’IHE est guidé par la conviction
ferme que le vrai succès académique au plan international dans
la recherche, l’archivage, l’édition, et l’organisation de conférences
est possible en Ukraine en dépit des fardeaux et des cicatrices du passé
qui semblent avoir vidé les sciences humaines de leur substance dans
les pays sous domination soviétique. Un travail académique rigoureux,
créatif, et innovateur dans les sciences humaines, qui autrefois faisait
partie de la vie intellectuelle ukrainienne, est une tradition dont la renaissance
dépasse les considérations académiques. En réfléchissant
sur leur propre identité, historique et contemporaine, il est crucial
pour les Ukrainiens de retrouver leur dignité humaine dans le plein sens
de ce terme, et la valeur spécifique de leurs traditions religieuses,
culturelles, et intellectuelles. La singularité de témoignage
et du courage chrétiens en Ukraine face au totalitarisme du vingtième
siècle est une confirmation incontestable de la conviction que la culture
et le peuple ukrainiens sont appelés à contribuer d’une manière
universellement pertinente au nouvel avenir qui se construit. En s’engageant
à effectuer un travail de recherche fiable, vérifiable, et perspicace
qui valide de manière critique l'expérience religieuse authentique
en Ukraine, l’IHE non seulement comble-t-il un vide académique et encourage
la renaissance des sciences humaines, mais aussi contribue à la formation
d’une prise de conscience qui est essentielle pour l'intégrité
de la société ukrainienne.
Bien que les réalisations initiales soient encourageantes, de toute
évidence, le travail de l'Institut de l’histoire de l’Eglise ne fait
que commencer. Les premières estimations enthousiastes relatives aux
délais prévisionnels nécessaires pour se remettre des effets
du régime communiste en Europe orientale se sont avérées
trop optimistes. Ce qui est vrai en politique et en économie l’est aussi
dans le domaine de la vie religieuse et intellectuelle. Le facteur majeur qui
limite la normalisation, plus encore que le manque de moyens matériels,
est la pénurie de spécialistes bien formés capables d’un
travail efficace et fructueux dans ces nouvelles circonstances, non seulement
en tant qu’individus, mais en tant que membres d’une équipe à
fonctionnement efficace. Ainsi la priorité essentielle de l’IHE dans
la perspective de la renaissance de l’histoire de l’Eglise comme une discipline
à part entière est la formation de futurs historiens de l’Eglise.
Il n'y a aucun moyen de raccourcir ce parcours de longue haleine. La formation
d'une école d'historiens se spécialisant dans l’héritage
de toutes les confessions ukrainiennes dans un contexte eurasien exigera une
ou deux générations. Au bout des sept premières années,
l'Institut n’a parcouru que le premier laps de cette distance. Jusqu’ici, le
voyage se passe bien. Depuis ces cinq dernières années, quatre
membres du corps enseignant à plein temps ont complété
ou commencé des dissertations doctorales («de candidat»). Il y a un potentiel
de chercheurs savants et dévoués à l’IHE. Pour attirer
l'attention sur ce domaine et encourager le travail de collecte supplémentaire
de données, les historiens de l'Institut ont conduit des séminaires
académiques pour les étudiants sur la méthodologie de l’historiographie
orale de l’Eglise à l’Université d’Etat de L’viv aussi bien qu'à
l’ ATL. À l'Académie le séminaire est obligatoire pour
tous les étudiants de cinquième année (c’est-à-dire
quelque 70 étudiants par année) qui doivent conduire une interview
comme préparation à leur mémoire de séminaire. De
plus, l'Institut a organisé des concours ouverts aux chercheurs, aux
journalistes, aux étudiants, et au grand public pour la meilleure interview
sur l’EGCU dans la clandestinité24.
La coopération de l’IHE avec l'Académie Théologique de
Lviv permet à une nouvelle génération d'étudiants
de s’intéresser de manière sérieuse à cette discipline.
Outre le programme en philosophie et en théologie, en 2000 l’ATL a inauguré
un programme de sciences humaines avec un parcours interdisciplinaire d'études
histoire-philologie. La cohorte de candidats bien formés pour la recherche
post-doctorale en histoire de l’Eglise grandira. Du fait de la présence
d’un nombre adéquat de bons spécialistes et une grande variété
de sources d’archives pour diverses périodes historiques à Lviv,
il est à présent concevable de commencer un programme post-doctoral
pour l’étude de l’évolution religieuse ukrainienne. L’IHE organise
une série de séminaires pour permettre tant aux chercheurs confirmés
qu’aux étudiants diplômés de présenter le fruit de
leurs nouvelles recherches25.
Avec l’évolution décisive de l'Académie vers un statut
universitaire, l’IHE servira de base pour la création du premier programme
du diplômé de licence de l’ATL avec une spécialisation en
histoire de l’Eglise slave, particulièrement ukrainienne, qui doit être
inauguré en 2001. A partir de 2000, chaque année, deux ou trois
étudiants diplômés de l’ATL commenceront un travail post-doctoral
à l'étranger dans les domaines de l’histoire de l’Eglise, les
études byzantines ou les études médiévales. Ces
deux dernières disciplines sont peu représentées dans le
monde académique ukrainien et doivent être encouragées pour
que l’histoire de l’Eglise puisse se développer dans un contexte approprié.
Il y a besoin d’une base supplémentaire considérable avant que
le travail doctoral dans le domaine de l’histoire de l’Eglise générale
(non - slave) puisse être effectué et dirigé en Ukraine.
Les projets visant des études spécialisées font du développement
de la bibliothèque académique comprenant des textes-source, la
littérature secondaire, et les périodiques une priorité
des plus urgentes.
Certaines activités de l'Institut n'ont pas été limitées
par un manque de personnel qualifié mais par le manque de ressources
financières adéquates. Par exemple, le projet de l’histoire orale
n’avait pas les moyens de filmer les témoignages des confesseurs de la
foi. L’IHE a quelques enregistrements vidéo dans les archives intitulés
«Profils de Courage». Cependant, à une époque dominée par
l'image visuelle, ajouter une dimension vidéo forte à la documentation
enrichiraient grandement cette collection de